Logique interne et principes de la canne de combat

, par Julien Falconnet

La canne de combat est pour beaucoup un sport complexe, voir compliqué. Les coups ne sont pas naturels, les règles de compétition sont nombreuses et l’arbitrage est souvent un casse tête. Pourtant tout cela repose sur ce qu’on appelle parfois la "logique interne de la canne de combat".

Mais cette logique reste encore souvent à être expliquée ou décrite car si plusieurs années de pratique et de réflexion permettent généralement de la ressentir, elle reste souvent difficile à saisir pour les débutants, et même certains avancés.

Depuis que je suis Juge/Arbitre national, on me demande souvent des précisions sur l’arbitrage. Dans mon club, j’organise des mini-formations sur des points théoriques comme l’arbitrage. A force d’expliquer, j’ai finit par repérer certains points qui me permettent de justifier les règles apparemment bizarre. C’est ce que j’appellerai ici les "principes de la canne".

Principe 1 : Destruction

J’utilise souvent ce principe pour justifier le choix des techniques de base de notre discipline. Il m’apparait que les six techniques exclusives que l’on a conservées ont toutes un même objectif : faire un dégât maximal par une inertie maximale de la frappe. Notre arme étant contondante seule l’inertie est blessante. L’inertie étant facteur de la masse et de la vitesse, on va rechercher une vitesse maximal du point d’impact de l’arme. On pourrait aussi augmenter la masse du point d’impact mais on rentrerait en conflit avec le second principe.

A partir de là, les techniques découlent naturellement. La recherche de vitesse et est réalisée par :

  • une rotation complète de l’arme (circumduction) qui a un tour complet pour prendre de la vitesse.
  • le respect du plan qui est nécessaire à l’accélération optimale que des mouvements parasites gêneraient.
  • l’armé qui permet une d’accroitre encore la vitesse par un mouvement avant arrière et une augmentation de l’amplitude.
  • pour que cette accélération de la rotation par le déploiement qui suit l’armé soit la plus efficace possible, elle doit se faire loin du corps. Donc il faut que le bras soit tendu au plus tôt(déployé) et déployé complètement à la frappe (alignement de la canne et du bras).
  • enfin, évidemment c’est l’extrémité de la canne qui aura le plus de vitesse donc le plus d’inertie et qui donc sera le plus efficace pour percuter la cible.

L’objectif de destruction amène aussi à réduire la surface de contact entre l’arme et la zone visée afin de maximiser le traumatisme au point d’impact. En effet il est plus facile de "casser" un os en tapant en un point bien précis qu’en répartissant l’impact sur une large surface. Du coup, un coup de canne doit frapper au maximum les os de façon perpendiculaire, d’où l’obligation de fente qui est la seule manière de frapper le tibia à la perpendiculaire.

Bien sur toutes les configuration qui pourraient bloquer/contraindre/ralentir le mouvement doivent être éviter, donc on reste dans une configuration d’épaule libre de développer une puissance maximale (obligation d’angle ouvert).

Pour le reste, l’obligation de rotation complète de l’arme dans un plan qui ne peut pas passer par le corps permet de décliner les 6 techniques de base :

  • 2 sens de rotation
  • 3 plans (gauche, droite, au dessus)
    Seule les brisés et enlevés sont des cas particuliers, à cause de ce bras plié qui les caractérisent.

On note qu’avec la simple recherche de potentiel destructeur, on retrouve déjà 7 des 10 critères de validité d’une technique.

Aparté sur les coups d’estoc :. Si leur puissance potentielle ne fait aucun doute, il est par contre difficile, pour moi, d’en évaluer les paramètres. Pour être certain qu’un coup est puissant, suffit-il qu’il parte de loin ? Comment évaluer le poids qui devrait être mis dans l’impact ? Cela a surement participer à les éliminer des pratiques compétitives, mais moins que le principe suivant.

Principe 2 : Sécurité

L’objectif de pouvoir s’affronter dans des conditions de sécurité impliquent aussi de limiter les zones de frappe et de limiter la force réellement déployée de l’impact. On limitera aussi l’inertie en utilisant des canne plus légères et peu résistantes. On note que l’armée en donnant une amplitude importante au mouvement participe à un meilleur contrôle général, ainsi que l’alignement final. C’est aussi pour cet objectif de contrôle que l’on élimine pour moi les coups d’estocs. Ce principe de sécurité préside à toutes les observations d’arbitrage de protection de l’intégrité physique des tireurs.

En bref, on voit qu’avec cet objectif de ne garder que les coup, à la fois potentiellement les plus destructeurs et à la fois contrôlables pour ne pas être dangereux, on justifie naturellement 9 des 10 critères de validité d’une touche. Bien sûr on pourrait trouver contradictoire de vouloir à la fois les coups les plus destructeurs et de travailler en parfaite sécurité mais c’est le lot de tous les sports de combats.

Pour justifier le 10e critère de validité d’une touche, il faut aborder un 3e principe.

Principe 3 : "Toucher sans se faire toucher" ou "esprit du combat civile"

D’une certaine manière en canne de combat, il y a la recherche d’une supériorité (symbolique) absolue. Non seulement, on cherche à laisser l’autre sur le carreau (symboliquement) mais en plus sans y laisser de plume. On retrouve selon moi ici un objectif de gentleman qui doit pouvoir être à l’heure pour sa partie de bridge sans avoir été décoiffé malgré les vilains qui pourraient lui barrer la route. Et je dois avouer que cela me plait plutôt, c’est ce que j’appelle l’esprit du combat civile. Civile aussi par opposition au militaire ou au martial, qui accepte ou encourage la notion de sacrifice : sacrifice pour sauver sa nation, ses compagnons, où la mort de quelques peut permettre à d’autres de gagner ou juste de survivre. « La voie du samouraï réside dans la mort » dit le Hagakure [1], pas celle du canniste. En canne on a choisi de refuser le sacrifice individuel et de vaste pan de l’arbitrage vont naturellement en découler, à commencer par :

  • la règle de la parade/riposte.

Car si on laisse un combattant attaquer sans s’être défendu avant on accepte qu’il se suicide (symboliquement). La règle de parade avant la riposte est la plus connue, mais avec le temps et une meilleure connaissance des situations de compétitions une multitude d’autres cas d’applications sont nées :

  • l’esquive riposte : si je ne pare pas l’attaque, je dois l’esquiver
  • l’anticipation : si je prends mon adversaire de vitesse, il ne doit pas me toucher pour autant.
  • l’anti-jeu : je ne dois pas invalider un coup en me reposant les règles
  • obstruction défensive : je ne dois pas accepter un coup même invalide par les règles

Principe complémentaire : la confrontation des principes

On pourrait multiplier les principes, mais avec ces trois là, on voit déjà que l’on couvre l’essentiel des règles techniques et d’arbitrage. Pourtant, dès lors que l’on a trois principes, on a autant de conflits possibles entre ces principes et il va falloir se doter d’un principe supplémentaire pour les départager.

C’est ce qu’à fait l’arbitrage. En effet, il est maintenant établi que lors d’un arbitrage on appliquera l’ordre de priorité suivante pour évaluer la gravité respective de différentes fautes :

  1. protection de l’intégrité physique des tireurs ("sécurité")
  2. respect de l’expression tactique des tireurs ("esprit du combat")
  3. respect de la technique de la canne ("destruction" symbolique)

Cela permet de résoudre de nombreux problèmes. Ainsi le respect des surface de frappe dans la mesure où il permet d’assurer l’intégrité physique du tireur touché est considéré plus importante qu’un éventuel masquage de zone ou un anti jeu.

Pour continuer sur cet exemple, cela a aussi provoqué des dérives où il est devenu intéressant de laisser sa main devant son flanc, de présenter la nuque après une attaque en jambe, etc. On voit ici que la confrontation des principes de "sécurité" et de "combat" oblige à faire un choix qui n’est pas sans conséquence mais qui pourtant reste sans doute le moins mauvais.

Toujours sur cet exemple, l’évolution de la discipline qui a permis des coups posés et donc sans danger a rendu le problème, à la fois, un peu plus complexe et permis de commencer à luter contre les dérives. En effet un coup "posé" sur une surface interdite ne constitue généralement plus une menace pour l’intégrité physique. Du coup, la faute tactique de masquage de zone a pu être à nouveau appliquée. Les arbitres entrainés n’avaient plus lorsque cette situation se posait qu’à se poser la question si la touche était dangereuse et s’il y avait masquage. S’il répondait oui à la première, la priorité de la faute de sécurité valait. S’il répondait non à la première et oui à la seconde la faute tactique prévalait.

Il peut paraitre étonnant aux débutants que les fautes techniques soient considérées si négligeables par les arbitres. Il faut pour en comprendre la logique voire que ces défauts techniques sont en fait du ressort des juges qui vont "sanctionner" un tireur imparfait techniquement en ne lui accordant pas de point.

Conclusion

De nombreux autres principes participent également à la compréhension de la canne et de ses règlements :

  • La démocratie pour la répartition du pouvoir entre un arbitre et des juges.
  • L’adaptation aux situations tactiques et à l’objectif de touche (voire l’article Compétition et diversité technique I)
  • L’imperfection humaine et de ses perceptions
  • Le respect d’une certaine histoire
  • … et j’en oublie surement

Mais l’essentiel de l’esprit de la canne, de sa pratique et de ses règlements s’explique, selon moi, déjà très bien avec le trois principes que j’ai décrit et que je résumerai de manière plus publicitaire par :

  • sécurité
  • domination tactique
  • puissance potentielle

P.-S.

Cet article n’a rien d’absolu, il n’est que le fruit de mes observations et de ma réflexion, et à ce titre n’engage que moi.

Par contre, je remercie tous ceux que j’ai croisé et dont les discussions m’ont permi d’avancer dans cette réflexion.

Notes

[1Le Hagakure est un texte de référence sur le Bushido