Compétition et diversité technique I Disproportion des surfaces de frappe

, par Julien Falconnet

... ou comment expliquer la dominance des latéraux extérieurs.

On dit souvent que la compétition appauvrit la canne. Cela me semble faux, il vaudrait mieux dire, je pense, que la pratique compétitive observée manque généralement de diversité dans les techniques employées, et il faudrait entendre technique au sens de nos six techniques/attaques de base. Effectivement sur le terrain, je constate, une répartition disproportionnée de nos différentes techniques : 60% de latéraux extérieurs, 30% de latéraux croisés, 5% de brisés et 5% des trois autres cumulées [1].

Les raisons qui permettraient d’expliquer ce manque de diversité sont nombreuses :

  • niveau technique des tireurs par rapport à l’épreuve qui les amènent à ne pas prendre de risque et à n’utiliser que ce qu’ils maitrisent le mieux.
  • difficultés d’arbitrage liées à telle ou telle attaque, qui rendent certaines techniques moins rentables que d’autres.
  • effet du port de la tenue intégrale chez certains.
  • etc.

Mais il y a un autre facteur qui justifierait, selon moi, à lui seul la disproportion des techniques employées :

  • la disproportion des surfaces de frappe.

 La logique de la compétition

S’il y a des différences entre une pratique de loisir et une pratique de compétition, elle ne se situe pas selon moi au niveau de la technique (comme on l’entend parfois), mais au niveau des objectifs et des moyens. En fonction de ces deux points, évidemment la technique sera adaptée. En résumé, pour la compétition :

  • l’objectif : marquer des points
  • le moyen : une équipe d’arbitrage

Le simple fait de chercher à marquer des points implique de s’intéresser à la touche et donc de s’intéresser davantage à la surface de frappe qu’à la technique utilisée pour l’atteindre. En effet si la jambe avant est mal ou pas protégée, peu importe que l’on utilise le latéral extérieur, le latéral croisé, l’enlevé ou le croisé bas pour la toucher. Si on cherche la touche, l’essentiel c’est de détecter ou de provoquer ce défaut de défense et de l’exploiter au mieux.

 Analyse des surfaces de frappe

Si la surface de touche est intéressante, alors il est pertinent de dénombrer ces surfaces et d’analyser leurs intérêts. La théorie distingue trois niveaux : tête (haut), flanc (médian), jambe (bas). En pratique, il convient d’être beaucoup plus précis et de distinguer en particulier le côté considéré. En effet, il y a le côté armé et l’autre côté. Pour la suite, j’appellerai le côté armé "côté fermé" et l’autre le "côté ouvert". Voici le dénombrement que l’on pourrait faire :

  1. sommet de la tête,
  2. côté ouvert de la tête
  3. côté fermé de la tête
  4. l’avant de la tête (ou grille), qui n’est atteignable qu’avec un fort décalage
  5. côté ouvert du flanc
  6. côté fermé du flanc, généralement masqué par le bras qui tient la canne.
  7. l’avant du flanc (ou ventre) qui n’est atteignable qu’avec un fort décalage
  8. le côté fermé de la jambe avant
  9. le côté ouvert de la jambe avant
  10. le côté fermé de la jambe arrière, qui n’est atteignable qu’avec une traversée et de la chance.
  11. le côté ouvert de la jambe arrière.
  12. l’avant de la jambe avant, qui n’est atteignable qu’avec un fort décalage
  13. l’avant de la jambe arrière, qui n’est atteignable qu’avec un fort décalage
  14. l’arrière de la jambe avant, qui n’est atteignable qu’avec un fort décallage
  15. l’arrière de la jambe arrière, qui n’est atteignable qu’avec une traversée et de la chance.

Ouf, je crois que je les ai tous. Maintenant, éliminons les surfaces avant/arrière qui ne sont exploitables que dans des situations rares et brèves de décalage et de désaxement des deux tireurs. Éliminons également :

  • le flanc fermé, qui est trop facile à parer et généralement protégé par la main armée (même si cette protection factice devrait disparaître avec les évolutions d’arbitrage actuelles)
  • la jambe arrière fermée, qui est très difficile à atteindre puisqu’il faut passer entre les jambes sans toucher la jambe avant.

Il nous reste une liste nettement plus réduite de surfaces exploitables en situation standard, c’est-à-dire celle qui compose 90% de la plupart des assauts. Maintenant, regardons pour chacune de ces cibles quels sont les techniques qui permettent de les toucher (dans le cas où les tireurs sont tous les deux droitiers [2]) :

  1. sommet de la tête : brisé, croisé
  2. côté ouvert de la tête : latéral extérieur
  3. côté fermé de la tête : latéral croisé
  4. côté ouvert du flanc : latéral extérieur
  5. le côté fermé de la jambe avant : croisé bas, latéral croisé
  6. le côté ouvert de la jambe avant : latéral extérieur, enlevé.
  7. le côté ouvert de la jambe arrière : latéral extérieur, enlevé.

 Influence de cette analyse sur l’utilité des techniques

Sachant que l’obligation d’armé, rend nos attaques particulièrement prévisibles, on peut se dire que plus une technique a de cibles potentielles, plus elle permet de surprendre l’adversaire. Il est ainsi très difficile de mettre de la feinte d’intention dans une technique qui n’a qu’une cible possible comme le brisé. Si l’on reclasse les techniques en fonction de cette analyse, on voit :

  1. latéral extérieur : 4 cibles sur trois niveaux
  2. latéral croisé : 2 cibles sur deux niveaux
  3. enlevé : 2 cibles sur un niveau
  4. brisé : 1 cible
  5. croisé tête : 1 cible
  6. croisé bas : 1 cible

On intègre au passage la question des niveaux, car il est plus facile de parer en restant au même niveau, donc on donne un avantage au latéral croisé sur l’enlevé.

Ce qui est intéressant avec ce classement c’est qu’on retrouve déjà une répartition qui fait penser à celle observée en compétition. Pour aller plus loin, il faut prendre en compte le fait que l’on a pas la même aisance pour toutes les techniques, et qu’on a donc naturellement intérêt à se spécialiser dans les plus "efficaces" au regard de notre objectif. Or, si on regarde plus en détails, on remarque que :

  • le latéral extérieur permet de toucher les mêmes cibles que l’enlevé + d’autres cibles
  • le latéral croisé permet de toucher la même cible que le croisé bas + une autre cible
  • le brisé permet de toucher la même cible que le croisé haut [3]

Donc dès qu’il y a entrainement, il semble naturel d’éliminer les attaques qui permettent la "même chose en moins bien" que d’autres. En résumé, on a donc :

  1. latéral extérieur : 4 cibles authentiques
  2. latéral croisé : 2 cibles authentiques
  3. brisé : 1 cible authentique
  4. enlevé : 0 cible authentique (les 2 cibles sont déjà couvertes par le latéral extérieur)
  5. croisé tête : 0 cible authentique (la cible est déjà couverte par le brisé)
  6. croisé bas : 0 cible authentique (la cible est déjà couverte par le latéral croisé)

Une adaptation naturelle nous amène donc à une proportion de type :

  • latéral extérieur 57% (4/7)
  • latéral croisé 29% (2/7)
  • brisé 14% (1/7)

Ce qui est très proche des répartitions de compétition, en particulier, si on considère que le brisé et le croisé tête sont en fait équivalents, mais qu’un tireur en choisit généralement un seul.

En réalité, la notion de potentiel de surprise, me semble expliquer pourquoi le brisé est en pratique sous utilisé. En effet, avoir deux cibles possibles permet un effet de surprise, ce qui n’est pas le cas quand on en a qu’une. Aussi le brisé n’a pas seulement 2 fois moins de cibles utilisables que le latéral croisé, il est aussi moins efficace.

 Première conclusion

On voit donc que l’objectif de touche et l’analyse du nombre de cibles potentielles expliquent naturellement la manière de tirer en compétition. En s’adaptant, les tireurs se montrent souvent sans le savoir de fins statisticiens.

C’est un miracle que l’on voit encore des croisés bas, puisqu’ils n’ont aucun potentiel qui ne soit pas déjà couvert par le latéral croisé. Cela signifie-t-il que les compétiteurs ont raison de les négliger ? Cela signifie-t-il que ces techniques n’ont aucun intérêt ? Cela signifie-t-il que l’on pourrait retirer ces techniques ? Il ne semble pas, puisque la plupart des champions ont une répartition des techniques qui n’est pas celle décrite ci-dessus.

J’expliquerai dans un prochain article pourquoi cette répartition ne me semble pas problématique et pourquoi, au-delà de cette première adaptation simpliste, d’autres phénomènes redonnent tout leur intérêt à ces techniques à priori dédaignées.

P.-S.

Cet article n’a rien d’absolu, il n’est que le fruit de mes observations et de ma réflexion, et à ce titre n’engage que moi.

Par contre, je remercie tous ceux que j’ai croisé et dont les discussions m’ont permi d’avancer dans cette réflexion.

Notes

[1ces statistiques sont un ressenti et non le résultat d’une étude sérieuse

[2Cela fonctionne également si le deux tireurs sont gauchers. Par contre, une forte adaptation est nécessaire en cas d’oposition de garde. Ce que ne couvre pas cette première étude, mais qu’en pratique peu de compétiteurs semblent remarquer. Losqu’un droitier tombe sur un gaucher, dans de nombreux cas, il continue de se comporter comme s’il était face à un droitier.

[3le choix du brisé contre le croisé haut peut paraitre discutable, mais ce qui est certain c’est qu’un seul devrait rester